Tout
en suggérant mollement qu’elle n’en veut pas, la France
s’oriente à petits pas vers l’acceptation du clonage.
L’observation, dans le même mois, de trois indices
d’évolution rapide devrait nous conduire à définir une
stratégie claire.
Un
premier indice nous a alertés : l’effet de cliquet de la
décision de M. Schwartzenberg, ancien ministre de la
recherche, la veille de la démission du gouvernement Jospin.
Le ministre a tranquillement autorisé l’importation de
cellules souches embryonnaires d’êtres humains à des fins
d’expérimentation au profit du laboratoire de biologie des
cellules souches humaines du CNRS.
Or
cette autorisation, qui survient tandis que la France
n’autorise pas la recherche sur l’embryon, est illégale. Les
textes sur lesquels elle se fonde visent des cellules et des
tissus provenant du corps humain d’un donneur consentant,
mais en aucun cas ne s’appliquent aux embryons humains.
Ensuite, le projet de loi bioéthique adopté le 22 janvier
dernier par l’Assemblée nationale – et qui évoque ces
questions - n’a pas encore été examiné par le Sénat. On ne
peut que s’étonner d’une telle précipitation alors même que
le débat démocratique n’a pas été conduit à son terme. Enfin
l’ancien ministre de la recherche a avoué, dans un
communiqué de presse, qu’il avait pris une mesure en
violation de la loi, ce qui est tout de même pour le moins
inélégant vis à vis de son successeur et provocant à l’égard
du législateur.
Le
deuxième indice, c’est la litanie du dogme. L’académie de
médecine et l’académie des sciences, pour ne citer qu’elles,
ressassent l’impérieuse nécessité de faire allégeance au
catéchisme de l’instrumentalisation de l’embryon : « sans
expérimentation sur l’embryon et sans autorisation du
clonage, point de salut ! ».
Ce
dogme n’est évidemment pas démontrable mais l’on est prié
d’y adhérer pour ne pas tomber dans l’enfer obscurantiste.
En revanche, il est démontrable mais en apparence oublié
que, sans contestation possible, l’embryon est un être
humain extrêmement jeune. Et que la seule manière de donner
ses lettres de noblesse à la thérapie cellulaire est de
recourir aux cellules souches adultes qui ne posent, elles,
aucun problème éthique. Aussi, les moyens de persuasion
utilisés par les experts sont-ils de mauvaise foi. D’abord
la fausse distinction d’un « méchant » clonage (reproductif)
et d’un « gentil » clonage (thérapeutique), pudiquement
rebaptisé « transfert intraovocytaire de noyau somatique ».
Alors que cette expression est la description même du
clonage qui est toujours reproductif par définition !
Ensuite la théorie de la dérive encadrée : il faut accepter
le principe de la dérive, mais dans des cadres. Résultat, on
dérive avec les cadres, c’est à dire qu’on transgresse mais
avec bonne conscience. Ainsi a-t-on pu passer insensiblement
en quelques années de la prohibition apparente de
l’expérimentation sur l’embryon, dans la loi bioéthique de
1994, à l’anathème de ceux qui osent s’y refuser
aujourd’hui.
Le
troisième indice, plus délicat à évoquer, est nouveau :
c’est le vecteur des larmes. L’idée consiste à recueillir
l’avis des malades éventuellement concernés par les
hypothétiques retombées thérapeutiques des recherches sur
l’embryon et le clonage, puis à en tirer des recommandations
qui seront rendues publiques.
Osons
le dire, il s’agit d’une fausse bonne idée. Que ces malades
et leurs familles aient envie de guérir ne fait aucun doute,
ce serait même une insulte que de leur demander. Mais les
interroger sur le traitement est plus que douteux. Car pour
obtenir des réponses aux questions posées, il faut les
informer de perspectives thérapeutiques qui sont incertaines
et de transgressions éthiques qui sont certaines. Et il me
semble que conduire des parents d’enfants malades, ou des
malades eux-mêmes, à exprimer soit qu’ils refuseraient la
guérison par n’importe quel moyen, soit qu’ils accepteraient
cette guérison, même au prix de la destruction d’embryons,
est dans tous les cas de figure une démarche inhumaine. Non
seulement, ce n’est pas au malade de définir son traitement,
mais il n’est pas plus, ni moins, qualifié qu’un autre
citoyen pour parler d’éthique. L’enfermer dans le choix
dramatique entre la transgression ou l’incurabilité et faire
ensuite de sa réponse le socle sacré d’une loi à venir est
une méthode plus que discutable et certainement inefficace.
En effet, par une sorte d’effet d’éviction, on risque
d’oublier que la totalité des moyens modernes nécessaires à
la recherche pour parvenir à la guérison sont… licites.
Il
y a pour des raisons pragmatiques, en éthique biomédicale et
singulièrement par rapport à l’embryon, un principe
d’intangibilité à réaffirmer aujourd’hui, sous peine d’être
incapable de répondre aux questions de demain qui seront de
plus en plus complexes. C’est M. Badinter qui rappelait que
la loi d’abrogation de la peine de mort reposait sur un
principe général qui ne devait souffrir aucune exception. A
l’inverse, nos lois qui dérogent au respect de la vie
humaine commençante ont été construites sur des exceptions
qui ne souffrent aucun principe. Le résultat, c’est que
« les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires ».
Relisez le rapport parlementaire sur la bioéthique de la
majorité précédente : entre la revendication d’utiliser les
cellules souches embryonnaires et la revendication du
clonage, il y a l’épaisseur d’une seule page. Il y est même
écrit que la seconde revendication découle automatiquement
du risque d’échec de la première.
Sans
l’avoir voulu, nous risquons donc d’avoir le clonage, sauf à
désamorcer la bombe à retardement de M. Schwartzenberg sur
l’importation des cellules embryonnaires, à faire comprendre
aux acharnés de l’utilisation de l’embryon que l’avenir de
la recherche n’est pas dans la transgression et à refuser de
prendre en otage la souffrance des malades. Car on n’achète
pas les larmes.
Jean-Marie Le Méné
Président de la Fondation Jérôme Lejeune