Deux
avis d’institutions françaises prestigieuses viennent d’être
rendus concernant d’une part les personnes handicapées, d’autre
part l’embryon humain. Ensemble, ces avis témoignent du rôle
déterminant des plus vulnérables et des plus petits ressortissants
de notre humanité dans une société marquée par le règne des
seigneurs.
Alors
qu’à la suite de « l’arrêt Perruche », rendu en Assemblée
plénière, nous étions lâchement incités à penser que la naissance
d’un enfant handicapé causait un préjudice à la collectivité (ce
qu’avait plaidé la caisse d’assurance maladie), le Comité
d’éthique a dit « stop ». Non ! « la reconnaissance d’un droit à
ne pas naître dans certaines conditions apparaîtrait hautement
discutable sur le plan du droit, inutile pour assurer l’avenir des
personnes souffrant de handicaps congénitaux et redoutable sur le
plan éthique ». Et de fustiger « cette tendance à une définition
sociale des critères, médico-scientifiques ou autres, de la «
bonne naissance » (qui) peut être étymologiquement et
historiquement qualifiée d’eugénique ».
Alors qu’à la suite de la Grande Bretagne, et pressés par des
appétits plus financiers que scientifiques, nous étions priés
d’appeler de nos vœux la création d’embryons clonés pour nous
garantir une hypothétique santé éternelle, le Conseil d’Etat a dit
« halte ». Non ! contrairement à ce que le premier ministre avait
annoncé en termes pudiques (il n’avait pas prononcé le mot
clonage), la prochaine loi de bioéthique ne devrait pas autoriser
le clonage humain qui serait une réification de l’embryon.
Difficile de ne pas voir, avec un certain effarement, qu’il s’agit
des deux faces d’une même réalité eugénique. Dans le sillage de
l’affaire Perruche, certaines vies ne méritent pas d’être vécues
et le fait de voir le jour peut ouvrir droit à réparation. Au
fond, c’est l’autre, avec son altérité handicapée et dérangeante,
que nous rejetons. Au contraire, avec le clonage, c’est devant
l’image sécurisante de notre propre moi, adulé et prolongé à
volonté, que nous nous prosternons. Comment pouvions-nous sortir
de cette sinistre coïncidence ?
Pour avoir eu clairement conscience – et avoir montré avec courage
- que ce n’est pas sur le rejet de l’altérité et le repli
narcissique que se construit une société solidaire, hommage doit
être rendu au rapporteur de l’avis du Comité d’éthique et au
vice-président du Conseil d’Etat.
Mais, pour autant, gardons-nous d’un contresens. L’attention
portée aux êtres humains les plus faibles, qu’ils soient
handicapés ou simplement embryonnaires, n’est en rien de la
condescendance vaguement humaniste de la part des plus forts
envers les plus faibles. Non seulement, nous avons besoin d’eux
mais ce n’est pas nous qui les défendons, ce sont eux qui nous
défendent.
Sans visage, comme l’embryon, ou dotés d’un visage qui ne nous
parle pas, comme la personne handicapée, les plus petits d’entre
nous sont nos meilleurs avocats. En effet, un seul regard d’amour
vrai posé sur la personne souffrant d’un handicap vaut toutes les
déclarations des droits de l’homme. Une seule seconde d’humble
étonnement et d’admiration devant le mystère que représente
l’embryon humain vaut tous les projets de loi de bioéthique les
plus protecteurs.
Parce qu’ils représentent l’humanité « réduite à sa plus simple
expression », la personne handicapée et l’embryon sont les témoins
objectifs du degré de dignité concrète, au delà des incantations,
que nous sommes prêts à reconnaître à chaque membre de notre
espèce, quelle que soit son apparence extérieure.
En
même temps, ces modestes représentants de notre humanité sont nos
juges. Jamais, ils ne nous laisseront en repos tant que, suivant
l’antique définition de la justice, il ne sera pas rendu à chacun
ce qui lui revient. C’est pourquoi ils nous interpellent encore
sur deux incohérences.
Si,
comme l’affirme le Comité d’éthique, la naissance de l’enfant
handicapé dépend seulement de la liberté de choix de la mère,
comment expliquer que cette liberté conduise aujourd’hui, dans la
quasi totalité des cas, à l’avortement de l’enfant handicapé ? Ces
mères sont-elles vraiment libres ?
Si,
le refus du Conseil d’Etat de légaliser le clonage repose sur un
refus de réifier l’embryon humain, comment comprendre
l’autorisation de la recherche sur les embryons surnuméraires
dépourvus de projet parental ? Le fait d’être « en trop » et
abandonné vous retranche-t-il de l’humanité ?
Répondre sans détour à ces deux questions existentielles serait
faire un grand pas vers la sagesse où les plus déshérités et les
plus petits sont nos maîtres.
Jean-Marie Le Méné
Président de la Fondation Jérôme Lejeune