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ARTICLE

"Le règne des seigneurs "

de Jean-Marie Le Méné

Le Figaro 06/07/01

Deux avis d’institutions françaises prestigieuses viennent d’être rendus concernant d’une part les personnes handicapées, d’autre part l’embryon humain. Ensemble, ces avis témoignent du rôle déterminant des plus vulnérables et des plus petits ressortissants de notre humanité dans une société marquée par le règne des seigneurs.

Alors qu’à la suite de « l’arrêt Perruche », rendu en Assemblée plénière, nous étions lâchement incités à penser que la naissance d’un enfant handicapé causait un préjudice à la collectivité (ce qu’avait plaidé la caisse d’assurance maladie), le Comité d’éthique a dit « stop ». Non ! « la reconnaissance d’un droit à ne pas naître dans certaines conditions apparaîtrait hautement discutable sur le plan du droit, inutile pour assurer l’avenir des personnes souffrant de handicaps congénitaux et redoutable sur le plan éthique ». Et de fustiger « cette tendance à une définition sociale des critères, médico-scientifiques ou autres, de la « bonne naissance » (qui) peut être étymologiquement et historiquement qualifiée d’eugénique ».

Alors qu’à la suite de la Grande Bretagne, et pressés par des appétits plus financiers que scientifiques, nous étions priés d’appeler de nos vœux la création d’embryons clonés pour nous garantir une hypothétique santé éternelle, le Conseil d’Etat a dit « halte ». Non ! contrairement à ce que le premier ministre avait annoncé en termes pudiques (il n’avait pas prononcé le mot clonage), la prochaine loi de bioéthique ne devrait pas autoriser le clonage humain qui serait une réification de l’embryon.

Difficile de ne pas voir, avec un certain effarement, qu’il s’agit des deux faces d’une même réalité eugénique. Dans le sillage de l’affaire Perruche, certaines vies ne méritent pas d’être vécues et le fait de voir le jour peut ouvrir droit à réparation. Au fond, c’est l’autre, avec son altérité handicapée et dérangeante, que nous rejetons. Au contraire, avec le clonage, c’est devant l’image sécurisante de notre propre moi, adulé et prolongé à volonté, que nous nous prosternons. Comment pouvions-nous sortir de cette sinistre coïncidence ?

Pour avoir eu clairement conscience – et avoir montré avec courage - que ce n’est pas sur le rejet de l’altérité et le repli narcissique que se construit une société solidaire, hommage doit être rendu au rapporteur de l’avis du Comité d’éthique et au vice-président du Conseil d’Etat.

Mais, pour autant, gardons-nous d’un contresens. L’attention portée aux êtres humains les plus faibles, qu’ils soient handicapés ou simplement embryonnaires, n’est en rien de la condescendance vaguement humaniste de la part des plus forts envers les plus faibles. Non seulement, nous avons besoin d’eux mais ce n’est pas nous qui les défendons, ce sont eux qui nous défendent.

Sans visage, comme l’embryon, ou dotés d’un visage qui ne nous parle pas, comme la personne handicapée, les plus petits d’entre nous sont nos meilleurs avocats. En effet, un seul regard d’amour vrai posé sur la personne souffrant d’un handicap vaut toutes les déclarations des droits de l’homme. Une seule seconde d’humble étonnement et d’admiration devant le mystère que représente l’embryon humain vaut tous les projets de loi de bioéthique les plus protecteurs.

Parce qu’ils représentent l’humanité « réduite à sa plus simple expression », la personne handicapée et l’embryon sont les témoins objectifs du degré de dignité concrète, au delà des incantations, que nous sommes prêts à reconnaître à chaque membre de notre espèce, quelle que soit son apparence extérieure.

En même temps, ces modestes représentants de notre humanité sont nos juges. Jamais, ils ne nous laisseront en repos tant que, suivant l’antique définition de la justice, il ne sera pas rendu à chacun ce qui lui revient. C’est pourquoi ils nous interpellent encore sur deux incohérences.

Si, comme l’affirme le Comité d’éthique, la naissance de l’enfant handicapé dépend seulement de la liberté de choix de la mère, comment expliquer que cette liberté conduise aujourd’hui, dans la quasi totalité des cas, à l’avortement de l’enfant handicapé ? Ces mères sont-elles vraiment libres ?

Si, le refus du Conseil d’Etat de légaliser le clonage repose sur un refus de réifier l’embryon humain, comment comprendre l’autorisation de la recherche sur les embryons surnuméraires dépourvus de projet parental ? Le fait d’être « en trop » et abandonné vous retranche-t-il de l’humanité ?

Répondre sans détour à ces deux questions existentielles serait faire un grand pas vers la sagesse où les plus déshérités et les plus petits sont nos maîtres.

Jean-Marie Le Méné
Président de la Fondation Jérôme Lejeune

Contact Presse : Ségolène de Vimal 01 55 42 55 16