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ARTICLE
"Les
enfants trisomiques dévisagés"
de Jean-Marie Le Méné
Le Figaro
24/11/01
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Quand
on commence à évoquer le visage des enfants trisomiques pour les
discriminer, j’ai peur. J’ai peur quand la Cour de Cassation, pour
la troisième fois en un an, se propose d’indemniser la naissance «
regrettable » de certains de nos concitoyens et d’en faire porter
la responsabilité à des médecins pris en otages. Aujourd’hui,
c’est au tour des enfants trisomiques de savoir si leur vie vaut
la peine d’être vécue. Il serait même question de leur reconnaître
un « préjudice esthétique ». Ai-je bien entendu ? En somme la
disgrâce de leur visage pourrait alimenter le regret que ces
enfants soient en vie et la condamnation des médecins qui ne les
ont pas condamnés à mort…Le symbole n’est pas mince.
J’ai peur quand, dans la même semaine, l’opinion est appelée à
s’émerveiller de l’étude publiée dans Lancet expliquant comment on
peut dépister les trisomiques grâce à leur profil. Oui, grâce à
leur profil ! L’absence d’un os nasal permet en effet de les
repérer à l’échographie. En associant l’examen du nez avec celui
de la nuque, le périmètre crânien et la longueur du fémur, la
chance augmente d’attraper les récalcitrants et de faire diminuer
le « taux d’échappement » de ceux qui passe entre les mailles du
filet. Comme le remarquent certains journalistes, cette
observation ouvre de « nouvelles perspectives »…
J’ai peur quand on prend les vieilles lunes pour de nouvelles
perspectives. Repérer les gens par leur visage pour les cataloguer
et les rejeter n’a rien de très nouveau. Il y a 135 ans, Langdon
Down a enfermé les enfants qu’il appelait mongoliens et leurs
familles dans une explication pseudo-scientifique et ouvertement
raciste basée sur la dégénérescence raciale. Les mongoliens
devaient l’apparence de leur visage à la dégénérescence de la race
blanche vers la race jaune, selon Down. La découverte de la
trisomie 21 par Jérôme Lejeune en 1958 mit fin à ces préjugés
obscurantistes. Entre-temps, des milliers de personnes handicapées
disparurent au nom de la pureté de la race…
Il est temps de se demander, en conscience, ce que nous voulons
faire aujourd’hui des enfants trisomiques. N’y a-t-il pas un autre
regard à porter sur eux ? Un regard disposé à « envisager » la
personne et non à la « dévisager ». De très belles pages du
philosophe Lévinas montrent que le visage est la porte d’entrée
d’autrui. Ne pas accepter le visage de l’autre, le disqualifier
sans qu’il ait put prononcer un seul mot, le déshumaniser parce
que son visage n’est pas comme il devrait être, est une
monstruosité absolue. Le respect du visage de l’autre est la
mesure de notre ouverture à l’altérité. Bien plus que les grands
discours. Le visage d’autrui, tel qu’il est, nous chuchote
silencieusement : « Je suis là.». Sommes nous capable de lui
répondre autre chose que : « Va-t-en » ? Alors qu’il y a des
dizaines d’articles par an consacrés au seul dépistage de la
trisomie 21, des centaines de millions consacrés à la prévention,
formule euphémisante pour parler de l’éradication des trisomiques,
et que des fantasmes d’un autre âge sont complaisamment
entretenus, quelle est notre réponse à celui qui n’a pas le visage
désiré et qui nous bouscule ici et maintenant dans notre confort ?
Car il est trop facile de se pencher sur le sort d’un prochain
d’autant plus sympathique qu’il est le plus lointain possible.
Proclamer sa solidarité avec le monde entier, ça commence par un
regard sur le visage de l’autre que je n’ai pas choisi. Ou bien
c’est du mensonge.
A cet égard, un événement récent de quelques jours est passé
relativement inaperçu. L’acteur trisomique Pascal Duquenne, héros
du film Le Huitième Jour, primé à Cannes, à reçu la médaille de
chevalier dans l’ordre national du Mérite des mains de la veuve du
professeur Jérôme Lejeune qu’il avait choisi comme marraine.
C’était la première fois qu’une personne atteinte de déficience
mentale recevait cette décoration. Avec émotion, Pascal Duquenne
déplia une feuille de papier écrite de sa main et lut : « Je te
dis merci pour tout ce que tu fais pour mes copains. Toi, avec tes
médecins, tu cherches comment nous soigner et peut-être un jour
nous guérir. J’espère de tout mon cœur que vous trouverez.
J’aimerais que la médaille que je reçois aujourd’hui soutienne et
encourage la recherche sur les maladies de l’intelligence. »
Puissions-nous voir sur le visage de l’enfant trisomique ce reflet
d’une lumière qu’on ne trouve pas souvent sur nos visages. Comme
disait Frossard : « Nous sommes tous des copies à la recherche de
notre original. » Sur ce chemin, les enfants trisomiques nous
précèdent parfois.
Jean-Marie Le Méné
Président de la Fondation Jérôme Lejeune
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Contact Presse : Ségolène de Vimal 01 55 42 55 16 |
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