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"Un coup d'Etat bioéthique"

paru dans le Figaro le mercredi 29 janvier 2003

 
par Grégory Bénichou, professeur d'éthique à la chaire ESSEC-Santé, Bernard Edelman, avocat à la Cour, Christophe Eoche-Duval, juriste, Pr Claude Huriet, conseiller d'Etat, ancien membre du Comité consultatif national d'éthique , Pr Lucien Israël, professeur émérite de cancérologie, membre de l'Institut et Jean- Marie Le Méné, président de la Fondation Jérôme Lejeune.

Le mythe de la jeunesse éternelle n'a jamais cessé de hanter l'humanité depuis que Zeus, à la prière de la déesse Eos, conféra l'immortalité au mortel Tithonos dont elle était amoureuse. Hélas, Eos avait oublié de demander aussi la jeunesse éternelle pour Tithonos qui connut donc une décrépitude sans fin. Nous espérons faire mieux et, à défaut d'atteindre l'immortalité, éviter la sénescence. L'enjeu, c'est la médecine régénératrice par la thérapie cellulaire en utilisant les cellules souches. Pour y parvenir, certains sont prêts à prendre de grands risques.

UNE SEULE URGENCE : COMPRENDRE LA REGULATION DES CELLULES SOUCHES ADULTES

La plupart des cellules de l'organisme se différencient et demeurent stables afin de remplir leur fonction (ainsi une cellule du foie ne doit pas se transformer en cellule de la peau). A l'inverse, les cellules souches ont la propriété unique de rester indifférenciées jusqu'à ce qu'un signal précis vienne leur indiquer qu'elles doivent se métamorphoser en cellules spécialisées. Au fur et à mesure que les organes se forment, le potentiel de différenciation des cellules souches se restreint. Mais elles ne disparaissent pas complètement. On sait depuis longtemps que les tissus à renouvellement permanent et rapide comme le sang et la peau hébergent des cellules souches. Elles ont été mises en évidence récemment dans le muscle, le foie, le pancréas et même le cerveau. Elles se sont révélées d'une plasticité insoupçonnée : transplantées dans un organe différent de leur organe d'origine elles peuvent se transformer en cellules spécialisées d'un type différent de celui pour lequel elles se trouvaient initialement programmées. La nature s'est même montrée généreuse car on les trouve aussi dans la moelle osseuse, le sang et le sang du cordon ombilical. On les appelle cellules souches d'organes ou cellules souches adultes (parce que présentes chez l'adulte). Elles constituent dans l'organisme adulte un pool de cellules souches ayant gardé la caractéristique des cellules de l'embryon précoce, à savoir la capacité de donner naissance à tous les types de cellules spécialisées. Leur rôle naturel est la réparation tissulaire. C'est une découverte considérable qui vient bouleverser nos connaissances.

Cellules souches embryonnaires et cellules souches adultes, bien que présentant des similitudes, diffèrent cependant sur un point capital : les cellules souches embryonnaires prolifèrent à l'infini ; les cellules souches adultes ne manifestent leur capacité de prolifération et de différenciation que lorsque cela est nécessaire au maintien de l'intégrité de l'organisme. Un des mécanismes de contrôle des cellules souches adultes présentes dans le sang a d'ailleurs été mis en évidence : s'il arrive à ces cellules d'amorcer leur différenciation hors de toute nécessité de réparation, elles sont reconnues et détruites par une population spécifique de lymphocytes T pour éviter la formation de tumeurs.
Ainsi donc, pour la thérapie cellulaire, seules les cellules souches adultes peuvent être utilisées, car l'organisme sait les contrôler.

Les cellules souches embryonnaires, en revanche, sont dérivées d'embryons humains précoces mais ne se trouvent pas telles quelles dans l'embryon. Elles résultent de manipulations de laboratoire qui transforment en lignées cellulaires des cellules qui, laissées à leur place dans l'embryon, se seraient développées harmonieusement pour donner naissance à un nouvel être humain. Les cellules de ces lignées, que personne ne sait vraiment définir, prolifèrent à l'infini, propriété qu'elles partagent avec les cellules cancéreuses.
Les cellules souches embryonnaires, qu'elles soient issues d'embryons surnuméraires ou du clonage thérapeutique, en raison même de leur immaturité, n'ont pas pu acquérir les caractéristiques immunologiques nécessaires à leur régulation. Cette particularité combinée à leur fort potentiel de prolifération les rend dangereuses. Le fait est reconnu. Il est même reconnu par l'un des pionniers de la recherche sur les cellules souches embryonnaires aux USA, le Dr John Gearhart, qui vient de concéder que les cellules souches embryonnaires humaines ne pourront vraisemblablement jamais être utilisées en thérapeutique du fait de leur risque cancérigène.

UN COUP D'ETAT BIOETHIQUE

Nous avons donc été stupéfiés d'apprendre que la veille de la démission du précédent Gouvernement, le ministre de la recherche avait pris sur lui, le 30 avril 2002, d'autoriser l'importation " en contrebande " de cellules souches provenant non pas de personnes adultes donneuses, mais d'embryons humains, préalablement détruits, pour le compte d'un laboratoire, en vue d'être livrées à la recherche. L'article L 1245-4 du code de la santé publique, sous de strictes conditions, autorise l'importation de cellules souches issues de personnes adultes donneuses, mais ni d'embryons humains ni d'éléments de ceux-ci.

Comment cette décision a-t-elle été justifiée ? Sans détours, il a été expliqué que l'Assemblée nationale de la précédente législature avait voté, en première lecture, un nouveau texte dans le cadre de l'examen du projet de loi relatif à la révision de la loi bioéthique, qui se proposerait d'autoriser le ministre de la recherche à importer des " tissus ou cellules d'origine embryonnaire ou fœtale en vue de la recherche ". Peut-être, mais est-il besoin de rappeler que seul un projet de loi discuté et adopté dans les conditions de l'article 45 de la Constitution, et promulgué selon son article 10, après son examen éventuel par le Conseil constitutionnel, devient loi de la République, partie intégrante du droit positif ? Une loi votée par une seule chambre n'a aucune valeur juridique ! Agir ainsi caractérise, outre la violation du droit républicain, le mépris du Sénat et au-delà le mépris de notre démocratie.

La forte présomption d'illégalité de la décision du ministre a d'ailleurs été constatée par la plus haute juridiction administrative, le Conseil d'Etat, dans un arrêt rendu le 13 novembre 2002. Pour suspendre en urgence cette décision ministérielle, les gardiens de la légalité républicaine n'ont pas manqué d'être impressionnés par les infractions pénales graves que constituaient ces atteintes à l'éthique biomédicale (articles 511-15 à 25 du code pénal).

En effet, aux termes de la loi dite de bioéthique du 29 juillet 1994, " la conception in vitro d'embryons humains à des fins d'étude, de recherche ou d'expérimentation est interdite. Toute expérimentation sur l'embryon est interdite ". Le Conseil constitutionnel n'a rien trouvé à redire à ce choix. Code civil, code pénal et code de la santé publique sanctionnent cet état consensuel de notre droit. N'est-ce pas là un encouragement pour les chercheurs à s'investir dans le champ prometteur des cellules souches adultes, issues du corps humain, provenant de personnes donneuses et consentantes ?
Si, par une décision ultérieure du 17 janvier, qui est frappée d'appel, le tribunal administratif de Paris vient d'émettre un avis contraire à celui du Conseil d'Etat, cette péripétie ne change pas les données juridiques du problème.
Aujourd'hui, ce coup d'Etat bioéthique n'a pas été dénoncé et il risque d'empoisonner le débat actuel. Il est à l'origine d'une précipitation dénuée de données scientifiques suffisamment incontestables pour prôner l'usage thérapeutique des cellules souches embryonnaires. La faiblesse politique devant ce fait du prince serait une atteinte grave portée aux valeurs républicaines. A quoi sert la loi bioéthique, si elle peut être impunément violée par un ministre ? Quant à mettre à égalité la recherche sur les cellules souches embryonnaires et sur les cellules souches adultes, c'est une erreur de méthode avérée. C'est surtout une perte de temps et donc une injustice pour les malades qui ne demandent pas à Zeus l'immortalité, mais simplement à la médecine de les soigner sans utopie. Le ministère de la Santé et le ministère de la Recherche seraient bien inspirés d'encourager financièrement les équipes compétentes à aborder ce problème dès que possible.

Contact Presse : Ségolène de Vimal 01 55 42 55 16