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Au nom du peuple français… une décision de justice handiphobe

par Jean-Marie Le Méné

publié dans La Croix 07/11/05

 

Le peuple français a bon dos quand on rend, en son nom, une décision de justice handiphobe. Au nom du peuple français, on avait déjà admis l’indemnisation du préjudice moral des parents d’un enfant handicapé. Au nom du peuple français, on avait déjà admis l’indemnisation de l’enfant handicapé censé lui-même regretter de ne pas avoir été avorté. Et voilà maintenant qu’un jugement du TGI de Reims admet l’indemnisation des deux frères aînés d’une petite sœur, Catalina, née trisomique 21. Toujours au nom du peuple français ! A quand l’indemnisation de la grand-mère, de la tante, des cousins, de la femme de ménage et du voisin de palier ?

Les arguments utilisés sont consternants. « Il est indéniable que l’arrivée au foyer de leur petite sœur atteinte de trisomie 21 a bouleversé les conditions de vie des deux garçons ». Sans doute et alors ? Toute naissance – et au-delà, toute irruption d’un tiers dans votre vie - apporte un bouleversement. A ce moment là, qu’on n’a généralement pas choisi, se fait l’apprentissage, parfois difficile, de l’accueil de l’autre. Au lieu de cela, des juges ont accepté que des frères reprochent au médecin d’avoir laissé naître leur sœur handicapée… Et qu’ils reçoivent de l’argent… La seule chose qui sauverait ces juges serait de n’avoir pas vraiment mesuré les conséquences de leur décision. Car, transposée sur le plan de la symbolique sociale, elle signifie explicitement que lorsque l’autre nous insupporte, il est de loin préférable qu’il n’existe pas et que le « nettoyage » s’impose. Alors, carte blanche aux spécialistes pour nous débarrasser des vilains petits canards qui indisposent les enfants modèles ! J’entends d’ici les eugénistes se défendre en disant que les médecins ne font que répondre au désir des gens. Mais c’est l’argument des pervers. On a fait endosser aux médecins un uniforme qui n’est pas le leur. Ils le savent très bien et ils en souffrent assez.

Le reste du raisonnement développé dans le jugement est encore plus indigent. « Le temps consacré par leur mère à Catalina l’est au détriment des deux frères, s’il n’y avait pas eu cette naissance, et de toute évidence il excède très largement celui qui aurait été nécessaire pour un enfant non handicapé. » Quelle pitié de voir le temps – et donc l’amour - maternel traité de façon malthusienne, comme on traite le travail en France, assimilé un gâteau à partager entre des bénéficiaires de plus en plus pauvres et revendicatifs. Plus on a de personnes à aimer, moins il resterait d’amour pour chacun ? Mais à ce compte là, toute naissance d’un enfant – même non handicapé - fonderait le droit à demander réparation pour le temps volé aux autres enfants. Ne parlons même pas des familles nombreuses, qui seraient des concentrations d’inégalités ! Ni de tous ces enfants importuns qui demandent plus d’attention que les autres, pour mille et une raisons, et qui troubleraient la dictature égalitariste.

« Enfin, (les deux frères) sont victimes de la séparation de leurs parents, intervenue (…) à peine deux ans après la naissance de Catilina ; ce court délai, au regard de l’épreuve subie, permettant d’imputer, au moins en partie, à ce dernier événement l’éclatement de la famille ». On est sincèrement désolé pour cette famille, mais c’est tout de même un peu simpliste de rendre l’enfant trisomique responsable de son éclatement et de condamner le gynécologue qui n’a pas fait le sale boulot ! En creux, cela signifierait-il que l’avortement de l’enfant handicapé est un facteur d’ordre, d’harmonie des familles et de paix sociale ? Telle semblait d’ailleurs la conviction de l’assureur du gynécologue dont on a pu lire, dans la presse, qu’il aurait accepté le jugement. Un jugement qui ne lui coûtait pas trop cher (12 800 €). Voilà ce qui s’appellerait avoir le sens des affaires… à défaut du sens moral !

Pendant ce temps là, sur la place de l’hôtel de Ville de Paris, des calicots gigantesques flottent mollement pour tenter de sensibiliser les badauds au handicap, qualifié de première cause de discrimination en France, devant l’âge ou l’origine ethnique. Tiens donc ! Toute ressemblance entre la discrimination dont sont victimes les personnes handicapées et des décisions de justice existantes ou ayant existé, serait naturellement fortuite…

Je ne suis pas certain que le peuple français se sente solidaire de ces décisions « d’injustice » dont le fin mot est invariablement que l’enfant handicapé est un gêneur. Et qu’il eût été préférable qu’il ne vécût point… pour être sûr de ne déranger personne. Pour ma part, jamais je ne me reconnaîtrai dans un prétendu peuple français – virtuel - au nom duquel on rend ces décisions de justice handiphobes qui font de l’enfant trisomique le bouc émissaire, responsable de tous les malheurs du monde.

Jean-Marie Le Méné est président de la Fondation Jérôme Lejeune
 

Contact Presse : Ségolène de Vimal 01 55 42 55 16