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Le peuple français a
bon dos quand on rend, en son nom, une décision de justice
handiphobe. Au nom du peuple français, on avait déjà admis
l’indemnisation du préjudice moral des parents d’un enfant
handicapé. Au nom du peuple français, on avait déjà admis
l’indemnisation de l’enfant handicapé censé lui-même regretter de ne
pas avoir été avorté. Et voilà maintenant qu’un jugement du TGI de
Reims admet l’indemnisation des deux frères aînés d’une petite sœur,
Catalina, née trisomique 21. Toujours au nom du peuple français ! A
quand l’indemnisation de la grand-mère, de la tante, des cousins, de
la femme de ménage et du voisin de palier ?
Les arguments
utilisés sont consternants. « Il est indéniable que l’arrivée au
foyer de leur petite sœur atteinte de trisomie 21 a bouleversé les
conditions de vie des deux garçons ». Sans doute et alors ?
Toute naissance – et au-delà, toute irruption d’un tiers dans votre
vie - apporte un bouleversement. A ce moment là, qu’on n’a
généralement pas choisi, se fait l’apprentissage, parfois difficile,
de l’accueil de l’autre. Au lieu de cela, des juges ont accepté que
des frères reprochent au médecin d’avoir laissé naître leur sœur
handicapée… Et qu’ils reçoivent de l’argent… La seule chose qui
sauverait ces juges serait de n’avoir pas vraiment mesuré les
conséquences de leur décision. Car, transposée sur le plan de la
symbolique sociale, elle signifie explicitement que lorsque l’autre
nous insupporte, il est de loin préférable qu’il n’existe pas et que
le « nettoyage » s’impose. Alors, carte blanche aux spécialistes
pour nous débarrasser des vilains petits canards qui indisposent les
enfants modèles ! J’entends d’ici les eugénistes se défendre en
disant que les médecins ne font que répondre au désir des gens. Mais
c’est l’argument des pervers. On a fait endosser aux médecins un
uniforme qui n’est pas le leur. Ils le savent très bien et ils en
souffrent assez.
Le reste du
raisonnement développé dans le jugement est encore plus indigent. « Le
temps consacré par leur mère à Catalina l’est au détriment des deux
frères, s’il n’y avait pas eu cette naissance, et de toute évidence
il excède très largement celui qui aurait été nécessaire pour un
enfant non handicapé. » Quelle pitié de voir le temps – et donc
l’amour - maternel traité de façon malthusienne, comme on traite le
travail en France, assimilé un gâteau à partager entre des
bénéficiaires de plus en plus pauvres et revendicatifs. Plus on a de
personnes à aimer, moins il resterait d’amour pour chacun ? Mais à
ce compte là, toute naissance d’un enfant – même non handicapé -
fonderait le droit à demander réparation pour le temps volé aux
autres enfants. Ne parlons même pas des familles nombreuses, qui
seraient des concentrations d’inégalités ! Ni de tous ces enfants
importuns qui demandent plus d’attention que les autres, pour mille
et une raisons, et qui troubleraient la dictature égalitariste.
« Enfin, (les
deux frères) sont victimes de la séparation de leurs parents,
intervenue (…) à peine deux ans après la naissance de Catilina ; ce
court délai, au regard de l’épreuve subie, permettant d’imputer, au
moins en partie, à ce dernier événement l’éclatement de la famille ».
On est sincèrement désolé pour cette famille, mais c’est tout de
même un peu simpliste de rendre l’enfant trisomique responsable de
son éclatement et de condamner le gynécologue qui n’a pas fait le
sale boulot ! En creux, cela signifierait-il que l’avortement de
l’enfant handicapé est un facteur d’ordre, d’harmonie des familles
et de paix sociale ? Telle semblait d’ailleurs la conviction de
l’assureur du gynécologue dont on a pu lire, dans la presse, qu’il
aurait accepté le jugement. Un jugement qui ne lui coûtait pas trop
cher (12 800 €). Voilà ce qui s’appellerait avoir le sens des
affaires… à défaut du sens moral !
Pendant ce temps là,
sur la place de l’hôtel de Ville de Paris, des calicots gigantesques
flottent mollement pour tenter de sensibiliser les badauds au
handicap, qualifié de première cause de discrimination en France,
devant l’âge ou l’origine ethnique. Tiens donc ! Toute ressemblance
entre la discrimination dont sont victimes les personnes handicapées
et des décisions de justice existantes ou ayant existé, serait
naturellement fortuite…
Je ne suis pas
certain que le peuple français se sente solidaire de ces décisions
« d’injustice » dont le fin mot est invariablement que l’enfant
handicapé est un gêneur. Et qu’il eût été préférable qu’il ne vécût
point… pour être sûr de ne déranger personne. Pour ma part, jamais
je ne me reconnaîtrai dans un prétendu peuple français – virtuel -
au nom duquel on rend ces décisions de justice handiphobes qui font
de l’enfant trisomique le bouc émissaire, responsable de tous les
malheurs du monde.
Jean-Marie Le Méné est président de la Fondation Jérôme
Lejeune
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