Jean-Marie
Le Méné n'est pas seulement le gendre de Jérôme Lejeune. Il
préside également la fondation qui porte le nom du célèbre
généticien. Elle fut créée pour prolonger l'œuvre du seul
chercheur français de l'époque à étudier le retard mental
d'origine génétique. Entretien.
Jérôme
Lejeune découvrit l'origine génétique de la trisomie 21, une
maladie désignée jadis par le terme de "mongolisme". Quelle fut
l'ampleur de cette découverte ?
"Il a montré
que cette maladie n'était pas héréditaire mais qu'elle était le
résultat d'un accident chromosomique pouvant arriver à n'importe
qui. Les enfants atteints présentent un patrimoine normal sur le
plan qualitatif mais fragilisé sur le plan quantitatif puisqu'ils
avaient trois chromosomes en plus. Cette surabondance d'expression
biochimique entraîne une sorte de saturation ralentissant les
facultés intellectuelles.
Cette
avancée a donc suscité un autre regard sur les malades…
"Pendant très
longtemps, jusqu'au début des années soixante, on a culpabilisé
les familles en croyant que cette maladie était provoquée par
l'alcoolisme du père ou la syphilis de la mère. N'importe quoi en
somme. D'ailleurs, les premières recherches de Jérôme Lejeune
furent menées avec les crédits accordés pour le traitement des
mères d'enfants mongoliens contre la syphilis!"
Jérôme Lejeune s'est éteint en
1994. Quelle est votre ambition ?
"Un consensus
s'est dégagé naturellement avec la famille, ses enfants, ses
collègues et des parents malades. La fondation n'a jamais eu
l'ambition de lui ériger un mausolée. Le projet fut de poursuivre
une œuvre scientifique et médicale, nécessaire et urgente. La
trisomie 21 n'est pas une maladie rare. Elle concerne une
naissance sur sept cents. Pourtant, il n'existe aucune politique
de recherche dans une perspective thérapeutique. Il est
extrêmement frustrant pour les généticiens de n'avoir qu'un
diagnostic à délivrer alors que Jérôme Lejeune a toujours pensé
que nous pourrions venir à bout de ce mauvais sort. Cette
espérance nourrit la fondation."
Quelles
sont les solutions proposées aujourd'hui ?
"Il n'en
existe que deux : le dépistage et l'élimination anténatale. C'est
une façon de dire qu'il n'y a pas de raisons d'espérer des
avancées dans ce domaine alors que pour d'autres maladies telles
que la myopathie, le cancer ou la mucoviscidose, cet espoir de
guérison est souvent exprimé".
Pourquoi ce silence ?
"D'abord,
guérir une maladie qui entraîne un retard mental est très
difficile. Il est sans doute plus concevable d'imaginer de limiter
le développement d'une tumeur. Dans le domaine des déficiences
intellectuelles, il n'y a pas de prothèses. Il faut comprendre
pourquoi ces déficiences existent. Ce que la science n'a pas fait.
L'alternative se résume à ne pas faire naître ou à orienter les
malades vers des maisons spécialisées."
Quel est
l'avis de la Fondation ?
"Rien n'est
réglé car nous n'avons pas fait échec à la maladie et nous n'avons
pas soulagé la souffrance. Intellectuellement et scientifiquement,
les solutions proposées sont nulles. D'autant que la détection
n'est pas parfaite. Il faut savoir aussi que cette pathologie est
la première cause de retard mental dans le monde. On compte 50 000
à 60 000 malades en France. Tant que l'on n'aura pas trouvé et
compris pourquoi cette maladie existe, cela restera une injure
faite à la science".
Vous
affichez un "label éthique". Pourquoi ?
"Nos trois
ambitions sont : chercher, soigner et défendre. Nous lançons des
appels d'offres deux fois par an dans les journaux scientifiques
pour la recherche. Aujourd'hui, nous suivrons une centaine de
dossiers. Le label éthique intervient pour préciser que nous ne
finançons pas la recherche qui instrumentalise les cellules
embryonnaires ou fœtales. Nous prétendons qu'il est possible de
connaître la vérité scientifique sans utiliser des moyens non
éthiques. Cela n'a jamais gêné les chercheurs."
Cette
règle s'inscrit dans le prolongement de la conception de l'embryon
selon Jérôme Lejeune…
"Oui. Il avait
la faiblesse de penser que l'embryon était un membre de l'espèce
humaine à part entière et que " le petit de l'homme était un homme
petit". Mais cela n'est pas seulement une conviction, c'est
surtout une certitude scientifique à laquelle les chercheurs ne
peuvent que souscrire. Il est étonnant de constater que l'on
discute encore du caractère humain de l'embryon humain".
Jérôme
Lejeune explique que la première cellule fertilisée (le zygote),
était dès l'origine, plus spécialisée qu'aucune autre cellule
humaine. Pourquoi cette définition se heurte-t-elle toujours à des
obstacles idéologiques ?
"C'est un très
grand mystère. L'homme a cette faculté de prendre du recul par
rapport à ce qu'il est.
Si le
caractère humain de l'embryon est scientifiquement prouvé, cela
n'entraîne pas la conviction de l'opinion publique.
Je crois qu'il
y a plus de gens qui croient en un Dieu qu'ils ne voient pas, que
de gens qui croient en l'humanité d'un embryon qu'ils peuvent
voir. Il existe sans doute un défaut d'information et de
formation."
Quels
progrès importants ont-ils été réalisés en génétique depuis la
mort du professeur Lejeune ?
"En 2000, le
séquençage (la lecture) du chromosome 21 fut réalisé par une
équipe internationale (celle du professeur Antonarakis) que nous
avons subventionné pour d'autres travaux. Nous essayons de
travailler sur une voie thérapeutique consistant à mettre au
silence le chromosome en surnombre. Nous pensons que cela
permettra de rendre aux malades les aptitudes qu'ils portent en
eux mais qu'il ne peuvent pas exprimer à cause de ce désordre. Une
autre voie idéale serait celle de la prévention lorsqu'on aura
compris les raisons de ce mauvais aiguillage du chromosome 21. Le
spina-bifida par exemple, une malformation congénital extrêmement
grave, a été mis en échec avec un simple supplément en vitamines".
Les dysfonctionnements de la
trisomie 21 sont-ils uniquement d'ordre mental ?
" Non. C'est
d'ailleurs la raisons pour laquelle nous parlons de "guérisons" au
pluriel. La trisomie 21 entraîne des difficultés oculaires,
digestives, orthopédiques… toutes les cellules sont touchées. Nos
connaissances sont telles qu'il nous est possible d'agir en
prévention et de rendre la vie de ces personnes plus confortable.
Ce qui, soit dit en passant, fait faire des économies à la
sécurité sociale."